Baisser de rideau sur le procès-fleuve du Mediator

7 juillet 2020 à 5h00 par Alexandrine DOUET

Le jugement sera rendu en mars 2021 à l'encontre des laboratoires Servier et de l'Agence du médicament, qui étaient jugés depuis le 23 septembre.

ALOUETTE
Le scandale avait été révélé en 2007 par la pneumologue brestoise Irène Frachon
Crédit: doctissimo.fr

Ce lundi, la défense du groupe pharmaceutique a une ultime fois rejeté toute faute pénale dans l'affaire de ce médicament tenu pour responsable de centaines de décès, l'un des pires scandales sanitaires français, qui avait été révélé il y a dix ans par la pneumologue de Brest Irène Frachon.

517 heures d'audience

La présidente du tribunal Sylvie Daunis a déclaré clos ce procès hors norme, dans lequel plus de 6.500 personnes sont parties civiles et qui aura duré au total "517 heures et quelques minutes d'audience". Pendant les près de neuf mois de leur délibéré, les juges vont "devoir mettre de côté l'émotion très forte (...) ressentie. Car cette émotion ne doit pas être le guide de notre décision", a déclaré Mme Daunis. "Seul le respect du droit et de la procédure peuvent être le fil conducteur de notre réflexion, même si cela peut être difficile à entendre pour les victimes", a ajouté la magistrate.

Dernier à plaider pour la défense, Hervé Temime, l'un des avocats des laboratoires Servier - contre lesquels un total de 10, 228 millions d'euros d'amendes a été requis - a appelé le tribunal à prendre la "bonne décision", tout en fustigeant la "diabolisation" du groupe pharmaceutique et de son tout-puissant dirigeant Jacques Servier, décédé en 2014.

Après la révélation du scandale, ce dernier était "dans le déni de bonne foi. (...) Il était profondément convaincu des bienfaits du Mediator. Il y croyait", a martelé Me Temime.

La firme est accusée d'avoir sciemment dissimulé les propriétés anorexigènes du Mediator, dès sa mise sur le marché en 1976, et d'avoir caché sa dangerosité, alors que de premières alertes sur sa toxicité ont éclos dans les années 1990.

Prescrit à environ cinq millions de personnes pendant les 33 ans de sa commercialisation, ce médicament présenté comme un adjuvant au traitement du diabète mais largement détourné comme coupe-faim n'a été retiré du marché qu'en novembre 2009.

Ce retrait tardif vaut à l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM, ex-Afssaps) d'avoir comparu aux côtés des laboratoires pour "homicides et blessures involontaires" par négligence.

"La vraie question, la seule qui se pose, c'est comment cela a-t-il été possible? (...) Ce serait tellement déculpabilisant, rassurant pour nous tous qu'un seul homme, un laboratoire puisse être responsable de tout", a fulminé Me Temime. "Mais non, non ce n'est pas ça", a-t-il assuré.

Pendant les débats, la firme a inlassablement répété qu'il n'y avait pas eu "de signal de risque identifié" avant 2009.

Les laboratoires Servier "ne pensent pas être irréprochables dans cette affaire", a assuré François de Castro, autre avocat de la firme. "Le premier reproche qu'ils se font, c'est d'avoir été attentistes. Ils sont conscients qu'ils ont été mauvais sur l'appréciation du risque, en se reposant sur l'autorité sanitaire", alors que celle-ci "savait", a lancé Me de Castro.

Prison ferme requise

Dénonçant les "mensonges" des laboratoires sur le Mediator, l'Agence du médicament - contre laquelle 200.000 euros d'amende a été demandée - a admis une "part de responsabilité" et ne sollicite pas la relaxe.

L'accusation a également requis cinq ans de prison dont trois ferme et 200.000 euros d'amende à l'encontre de Jean-Philippe Seta, l'ancien numéro 2 du groupe, "un prévenu de substitution" qui ne doit pas être "un coupable de substitution" pour Me Temime.

Des amendes et des peines de prison avec sursis ont par ailleurs été demandées contre d'anciens cadres et experts des autorités de santé accusés de "conflits d'intérêts" avec Servier.

Les parties civiles, qui ont dit attendre un "jugement exemplaire", ont réclamé au total un milliard d'euros de dommages et intérêts en réparation des préjudices subis, dont plus de 450 millions pour les seules caisses d'assurance maladie, qui ont pris en charge le remboursement du Mediator et qui s'estiment victimes d'"escroquerie".

(Avec AFP)