« J’ai traversé toutes les émotions »

1er octobre 2021 à 18h37 par Denis LE BARS

Après avoir vaincu l’Atlantique à la rame et franchi la ligne d’arrivée virtuelle au large d’Ouessant, Guirec Soudée a enfin touché terre ce vendredi à Brest. Son récit.

Guirec Soudée à l'arrivée à Brest
Guirec Soudée à l'arrivée à Brest
Crédit: Alouette

Le jeune navigateur breton a été accueilli par des centaines de supporters à Brest.

Il a raconté ses exploits, ses rencontres avec le monde animal, et ses peurs.

L’accueil à Brest

C’est génial ! C’est aussi pour ça que j’ai fait cette traversée, pour arriver sur mes terres et être reçu comme ça. Que d’émotions ! Je suis passé par tellement de choses. Franchement, c’est un miracle que je sois là avec mon bateau. Je crois que j’ai une bonne étoile qui m’a guidé.

Un début de traversée difficile

Ça a été dur dès le début. A contre-courant pendant deux semaines, j’ai ramé jusqu’à 24 heures, 19, 20 heures par jour. J’ai ramé vraiment fort, j’ai donné tout ce que je pouvais. Il s’est passé beaucoup de choses pendant cette traversée.

La fois où je me suis retourné, j’étais dans le bateau et j’attendais un bon gros coup de vent, genre jusqu’à 60 nœuds. Il y avait pas mal de creux et je ne pouvais plus ramer car ça commençait à être vraiment dangereux. Du coup, j’étais enfermé dans mon bateau, logiquement en sécurité. Il faut savoir que j’ai toujours un petit hublot ouvert pour avoir un minimum d’air, parce que le bateau est hermétique, ça veut dire qu’une fois que tout est fermé, il y a 15 minutes d’oxygène. C’était un jour où il faisait très chaud, j’avais ouvert un deuxième petit hublot sur le pont pour faire un courant d’air. Et là, je me suis retourné, je n’ai rien vu venir et je me suis retrouvé à l’envers. L’eau a commencé à rentrer et je n’arrivais pas à fermer ce petit hublot. J’ai vraiment eu très peur. Très vite, je n’avais plus d’air dans mon bateau. J’ai donc ouvert le panneau principal, l’eau s’est engouffrée dans le bateau, j’ai été projeté dans le fond et je me suis retrouvé à l’envers avec mes affaires qui partaient. Moi, j’étais sur le pont de mon bateau avec du vent très fort, ça déferlait. Je suis resté comme ça deux heures. Et à un moment, j’ai vu l’ancre flottante, c’est un système de parachute qui est censé freiner ta vitesse. Quand j’ai vu ça sous l’eau, j’ai plongé récupérer cette ancre flottante que j’ai amarré sur le milieu de mon bateau. J’ai attendu une grosse déferlante, entre l’ancre flottante, la vague et le poids de mon corps, j’ai fini par redresser le bateau. C’est un miracle! Ensuite, plus rien ne fonctionnait à bord. Mais tel un Breton, j’ai continué ma route. Ça n’a pas été évident, j’ai perdu tous moyens de communication. Ma priorité, c’était de prévenir mes proches. Je me suis fait des films dans ma tête. Au bout d’une trentaine d’heures, j’ai fini par réussir à appeler un cargo et lui expliquer mes problèmes à bord, il a pu contacter quelqu’un à terre pour rassurer. Ensuite, j’ai continué ma route avec beaucoup de problèmes à bord, c’est difficile de tous les citer.

Les animaux marins

Il y a eu des moments durs, il y a eu des moments merveilleux. J’ai été suivi par des requins blancs, j’ai vu des orques, j’ai vu des baleines, j’ai vu des étoiles filantes à gogo. J’ai vu des choses juste exceptionnelles.

Une fin de parcours chaotique

Fin août, j’étais à 380 milles de Ouessant et ça faisait déjà 70 jours que j’étais en mer, c’est ce que j’avais prévu à la base. Je pensais arriver dans 10 jours et j’ai commencé à subir des vents contraires, des vents d’Est. J’ai commencé à dériver et je suis parti vers le nord en direction de l’Islande. Je n’avais presque plus de nourriture. Il faut savoir que j’ai quand même perdu 14 kilos. A la fin, je mangeais même tout ce qui était moisi. J’arrivais à court de nourriture, j’avais les vents contraires, je ne pouvais plus avancer. J’ai pensé à un moment finir en Irlande. J’ai vraiment galéré, j’ai mis 24 jours à récupérer mon point GPS. Je pensais traverser en 70 jours, j’ai mis 107 jours mais c’était tellement important pour moi d’arriver en Bretagne. Quand j’ai vu Ouessant se dessiner le matin au large, j’étais tellement heureux. Je n’ai rien lâché, je me suis battu, ça n’a pas été simple mais j’y ai cru jusqu’au bout.

La solitude

Tout seul pendant autant de temps, c’est un luxe. Qui peut se permettre aujourd’hui d’être coupé du monde pendant autant de temps ? Quand je vous vois avec vos masques, je me dis que je n’ai pas loupé grand-chose (rires). En tout cas, je peux vous dire que la Covid dans l’Atlantique n’existe pas. J’espère qu’on va vite en finir.

Ça me touche de voir autant de monde aujourd’hui, c’est aussi pour ça que j’ai voulu faire mon retour sur mes terres. J’ai quand même passé plus de 180 jours, entre l’aller et le retour, sur ce petit bateau, je peux vous dire que niveau confort, c’est très limite. C’était très inconfortable. J’ai dormi dans la moisissure, dans l’humidité… Ce n’était pas terrible. Tout ça, c’est secondaire. Ce qu’il faut, c’est garder espoir. Arriver en Bretagne, c’était important pour moi, de montrer qu’un Breton ça tient la route, quoi (rires) !

(entretien retranscrit par Mikaël Le Gac)