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Philippe Croizon : "L'humour, j'adore ça !"

03 avril 2020 à 07h00 Par Arnaud Laurenti
Crédit photo : Christophe Audebert

Roi de l'autodérision, Philippe Croizon est actuellement confiné chez lui avec sa femme, à Ingrandes, dans la Vienne. Un confinement qu'il partage sur les réseaux sociaux à travers des vidéos pleine d'humour. Quel regard porte-t-il sur la situation ? Comment s'occupe-t-il ? Voici son portrait de confiné. Attention, interview non-censurée !

Il a relevé tous les défis malgré son handicap : traverser la Manche à la nage, piloter sur le Dakar ou encore plonger à 33m de profondeur. Aujourd'hui, Philippe Croizon, amputé des quatre membres, donne des conférences et parle de son parcours. Enfin ça, c'était avant le confinement. Le maître de l'autodérision s'occupe avec des vidéos "confinement" qui font un carton sur le web - mais pas seulement.

Comme se déroule votre confinement à la maison ?

Pas trop mal. Avec Suzanne, ma compagne, on a rangé tous les objets tranchants parce qu'on attaquait la deuxième quinzaine donc on s'est dit, là, il vaut mieux ranger tout ce qui est un peu dangereux... Sinon ça va, on se regarde encore, on se fait encore des bisous, pour l'instant ça tient.

Ce confinement forcé, ça engendre des tensions selon vous ?

Ça me paraît évident, le confinement fait qu'on devient un peu dingo. Encore, ceux qui ont la chance d'avoir une maison, qui peuvent sortir, aller dans le jardin, ça va ! Mais ceux qui sont en appartement, qui sont vraiment bloqués... À part tourner en rond autour de la table pour faire un parcours entre la chambre et la salle-de-bain, il n'y a pas grand-chose à faire quoi ! Donc forcément, les tensions peuvent se créer. Et sur une histoire de couple, on monte la puissance à 1000% !

Vous avez vos enfants avec vous à la maison ?

(Rires) Ouh là ! Mes enfants sont grands maintenant, ils sont tous dispatchés aux quatre coins de la France, ce qui fait qu'on se fait de petites vidéos tous les jours. L'autre soir, on a fait un repas de famille où chacun était à table de son côté et on a tous mangé ensemble en discutant. On avait prévu de parler à tour de rôle, chacun son tour, sinon c'est la cacophonie. Mais c'était un moment très agréable, ça fait du bien.

Et on a aussi des petits enfants, donc vous voyez, ça va très vite (rires).

Cette situation, elle vous fait réfléchir ? Vous espérez qu'il en ressorte quelque chose ?

Moi, il y a un truc qui m'interpelle. Avant le Coronavirus, on voyait une planète en souffrance. On voyait aussi des gens qui voulaient un changement à travers le monde. C'est pour ça qu'on avait beaucoup de votes d'extrêmes un peu partout : les gens voulaient ce changement mais ne savaient pas comment. Et arrive le Covid-19. Et lui, il s'en fout des religions, de la politique, de la couleur de peau, lui il s'en bat les steaks (sic). Il attaque tout le monde. Et j'espère que ce sera une leçon.

Est-ce que c'est vraiment la société qu'on voulait ? Une société de consommation, où il faut aller de plus en plus vite, sans réfléchir. Vous vous rendez compte qu'on a des bateaux sur l'Atlantique qui se croisent avec des fois la même marchandise ! L'une qui part de l'Europe, et l'autre d'Asie, et les deux marchandises se croisent sur la mer et c'est la même chose ! Des choses qu'on pourrait produire directement chez nous ! Alors j'espère qu'on ira vers une société plus inclusive, et surtout une société de partage, ouais.

Vous pensez que des choses peuvent changer ?

Oui, je l'espère du fond du coeur et je l'appelle de tous mes voeux. Que ça fasse un électrochoc à tout le monde, comme je l'ai eu il y a quelques années (ndlr, Philippe Croizon a été électrocuté par une ligne à haute-tension en 1994 et amputé des quatre membres). En mode : "Merde (sic) ! C'est pas ça ma vie, c'est pas ce que je voulais, c'est pas ce que je veux pour mes gamins".

Il faut peut être revoir notre façon de penser. Repenser notre planète, la sauver, se mettre en action et se dire "maintenant la société de consommation, on n'en veut plus !". Maintenant, on veut une société "normale" qui ralentit, qui se recentre sur l'essentiel.

Au "Magazine de la santé" (ndlr, Philippe Croizon a été chroniqueur dans l'émission de France 5 entre 2013 et 2018), une enquête m'a marqué. Aux États Unis, ils ont demandé à des personnes en fin de vie leur plus grand regret. Et plus de 85% des gens ont répondu "je n'ai pas réalisé mon rêve". Nous sommes dans une société où on n'a plus le temps de réaliser ses rêves ! Où il faut foncer pour pouvoir bouffer (sic) et s'acheter une nouvelle voiture, une nouvelle télé, une machine à laver... C'est n'importe quoi !

Pour revenir au confinement, vous publiez des vidéos humoristiques sur les réseaux sociaux. C'est une manière de traverser cette période ?

Exactement. Un de mes outils de résilience, pour me reconstruire après mon accident, ça a été l'humour. L'humour, j'adore ça ! Mon dernier livre s'appelle d'ailleurs "Pas de bras, pas de chocolat" ! Je suis aussi en train d'écrire un spectacle avec Jérémy Ferrari, un seul-en-scène. L'humour me permet de respirer dans les moments difficiles comme celui-ci, des moments collectifs. Et quand je vois des absurdités humaines... Par exemple, les gens qui vont faire les courses et dévalisent les rayons. Eh bien, je fais une petite vidéo et j'accroche trois caddies derrière mon fauteuil pour aller faire les courses, pour leur montrer qu'ils sont complètement stupides. J'ai aussi fait un tuto "Comment se laver les mains" - alors que je n'ai pas de main... Des petits trucs comme ça, qui font du bien aux gens et qui leur permettent de souffler un petit peu.

Ce spectacle que vous préparez, ce sera aussi de l'autodérision ?

Oui, comme je le pratique déjà beaucoup dans mon livre. C'est mon premier seul-en-scène mais je fais aussi beaucoup de conférences, une centaine par an, donc je suis rôdé à l'exercice. C'est des moments de partages intenses. Ce spectacle va évidemment parler de mon parcours de vie que je vais détourner.

C'est prévu pour quand ?

Si tout va bien, début 2021 ! En ce moment, on travaille beaucoup avec Jérémy - parce que bon on a que ça à faire (rires). On fait beaucoup de Skype. On travaille quasiment tous les deux jours, parce qu'il faut quand même un temps de pause pour réfléchir à ce qu'on a écrit. Ça tombe bien, on a du temps.

Comment procédez-vous, à deux, pour l'écriture ? Vous échangez des vannes ?

On a surtout écrit sur mon parcours de vie. J'ai déjà écrit quatre bouquins donc il y a une base documentaire. Donc on utilise un peu tout ça pour retrouver des passages, des anecdotes, qui pourraient se transformer, devenir humoristiques. Mon accident, il n'a rien d'humoristique : électrocuté, trois décharges de 20 000 volts... Bon ben on arrive à trouver des trucs rigolos là-dedans (rires). Je peux pas vous sortir la vanne maintenant mais je sais que les gens vont se marrer. Ils vont être outrés - mais ils vont se marrer.

Et on imagine que Jérémy Ferrari est le partenaire idéal pour ce type d'humour ?

Oui, c'est le meilleur qu'il y a aujourd'hui. Dans le monde de l'humour, tout le monde veut écrire avec lui.

Ce spectacle, il y aura une tournée ?

Je vais me lancer d'abord dans des petites salles de 50 à 100 places et continuer mes conférences pour vivre. Et puis, on verra bien ! C'est le public le grand patron, c'est lui qui décide. Pour l'instant, mes conférences fonctionnent à merveille. J'aurais pu continuer comme ça. Mais je suis un homme de défi, et ce défi c'est monter sur les planches et faire rire les gens parce que j'adore ça, que ce sont des moments de partage intenses. Pendant mes conférences, c'est déjà un ascenseur émotionnel, on rit, on pleure, on rit à nouveau... Bon là ce sera différent de ce que j'ai pu faire avant, donc je pense que j'aurai quand même mal au bide avant de monter sur scène la première fois.

On se donne rendez-vous en 2021 alors, sûr ?

Affaire à suivre ! Je croise tout ce que je peux !