Jeux paralympiques : "je pars confiant à 98%!" (Ronan Pallier)

17 août 2021 à 7h00 par Alexandrine Douet

L'athlète nantais Ronan Pallier médaillé d'or à Bydgoszcz (Pologne) le 1er juin dernier est en lice aux jeux paralympiques de Tokyo sur le saut en longueur.

Ronan Pallier s'apprête à participer aux jeux paralympiques de Tokyo
Ronan Pallier aux championnats d'Europe en Pologne début juin
Crédit: Flickr | Florent Pervillé

À 50 ans, ce spécialiste du saut en longueur, sacré champion d'Europe en Pologne début juin ne tremble pas à l'idée d'affronter des concurrents plus jeunes que lui. Devenu malvoyant il y a une vingtaine d'années, cet ancien chauffeur de bus aurait pu devenir footballeur professionnel. Mais c'est finalement vers l'athlétisme que Ronan Pallier s'est tourné au début des années 2000, et depuis il ne s'est plus arrêté. Entretien.

Un petit mot d’abord sur cette médaille d’or que vous avez décroché début juin en Pologne au championnat d’Europe handisport avec un record personnel à 6 mètres 32. Quand vous avez compris que ce titre de champion d’Europe était pour vous, qu’est-ce que vous avez ressenti ?

Je ne suis pas quelqu’un qui s’exprime beaucoup, même dans la joie. C’était une joie intérieure en fin de compte. J’étais sur un petit nuage pendant une bonne dizaine de minutes. Après ça, ça retombe et ça fait du bien, il y a toute la tension qui se relâche. Sur le moment, on ne pense pas qu’à soi-même, on pense aussi à tous les gens qui nous entourent et à toutes les personnes de l’ombre qui font tout le travail pour qu’un athlète réussisse au mieux ses performances.

Vous n’en étiez pas à votre première médaille ?

J’ai eu des médailles de bronze à d’autres compétitions. Au championnat du monde à Berlin en 2018, j’ai eu la médaille d’argent. On pensait participer à ce championnat d’Europe en 2020, mais avec la pandémie mondiale, ils ont réussi à le reporter à cette année. Il a donc fallu retravailler encore derrière et se mettre en conditions optimales et mentales surtout. Parce que ce n’est qu’un chemin pour aller vers les Jeux paralympiques. C’était l’objectif et l’objectif a été atteint avec cette médaille d’or.

Vous allez donc participer aux Jeux paralympiques de Tokyo. Quelle est votre préparation ? Vous entraînez-vous à Nantes ?

Oui, je m’entraîne à Nantes au stadium Pierre-Quinon, qui est un stade couvert avec une piste d’athlétisme. C’est une piste, qui de nuit, est toute bleue à l’intérieur. Les gens sont souvent intrigués par cette couleur qui est très jolie de nuit. Je m’entraîne donc tous les après-midis de 15h30 à 18h. Quasiment 3h d’entraînement parce que je ne suis pas tout jeune non plus, donc, il faut que je récupère.

Vous dîtes que la piste est toute bleue. C’est-à-dire que vous percevez cette couleur ?

Je n’ai pas de vision du tout, mais j’ai la chance de voir la lumière et les couleurs. Pour moi, le bleu, tout dépend de la polarité aussi. Je suis sujet justement à toutes les variations de lumières et j’ai un panel de lumières qui passent. J’ai les nuances aussi. Je vis plutôt bien dans les couleurs et heureusement que j’ai ces couleurs-là plutôt que d’être totalement non-voyant. J’ai ce petit privilège que la nature m’a donné de garder les couleurs.

Vous n’êtes pas né malvoyant, vous avez perdu la vue il y a une vingtaine d’années. C’est bien ça ?

Oui, c’est tout à fait ça. Je suis né malvoyant mais on ne le savait pas comme c’est une maladie génétique, on ne pouvait pas encore la déceler vraiment. Puisque c’est une rétinite pigmentaire, c’est une maladie qui a un trouble d’origine circulatoire et qui restreint le champ visuel. C’est mon sang qui coagule beaucoup au niveau des capillaires dans les yeux, comme il coagule, il a du mal à circuler et il oxygène mal la rétine. A partir de là, les cellules se meurt et j’ai une rétine qui n’est pas rose, j’ai une rétine qui est vraiment noire nécrosée quasiment.

Vous êtes devenu athlète après avoir perdu la vue ou est-ce que vous étiez déjà sportif avant ?

J’étais déjà sportif avant, oui. J’avais déjà des capacités physiques hors norme et des aptitudes à faire pas mal de disciplines. Je m’étais tourné vers le foot, j’aurais même pu signer un contrat pro quand j’étais au centre de formation de Brest Armorique à l’époque. Mais il s’est avéré que je n’ai pas eu cette chance et j’ai arrêté le foot pour me mettre à l’athlétisme à 22 ans. Ensuite, ça s’est enchaîné jusqu’à mes 25 ans. J’ai arrêté 5 ans à cause du travail. Lorsque je suis venu à Nantes, j’ai repris la discipline que j’aimais, je faisais du 100 mètres, du 200 mètres et du saut en longueur. Nantes Métropole Athlétisme a mis en place une section handisport, j’étais licencié handisport en 2002-2003 et la Fédération a vu aussi que j’avais toutes mes chances de rentrer dans un collectif. A partir de là, une nouvelle aventure a commencé pour moi et je n’ai jamais arrêté depuis. J’arrêterai définitivement après les Jeux paralympiques de Paris en 2024.

Le fait d’avoir perdu la vue vous a-t-il donné encore plus envie de vous lancer à fond dans la discipline ?

Oui, je pense que ça a dû jouer un peu. Mais comme j’aime le sport, j’aurais quand même continué avec mes amis en vétéran. Pour moi, mon handicap m’avantage en fin de compte. Ce n’est que dans la vie de tous les jours que j’ai des difficultés. Dans le sport, je n’en ai pas du tout. Grâce au sport, je fais énormément de belles rencontres et c’est aussi grâce à mon handicap. Je le prends plutôt bien, il m’accompagne et il est aussi là pour m’aider. Rencontrer des gens, c’est pour moi le plus important. Il ne faut jamais se renfermer et toujours aller vers les gens.

Vous avez 50 ans et vos concurrents sont plus jeunes que vous. Comment faites-vous pour tenir la distance ?

Oui, en moyenne entre 15 et 20 ans de moins que moi. Je ne me suis pas arrêté de m’entraîner et comme j’ai des fibres encore suffisamment rapides, je peux m’aligner devant les plus jeunes que moi. Forcément, maintenant sur le 100 mètres, c’est beaucoup plus difficile. Sur le saut en longueur, il y a 50 mètres maximum de course et la vitesse optimale est dans les 10 derniers mètres, donc, c’est suffisant pour moi. Là-dessus, je suis un des plus rapides au monde sur ces 10 derniers mètres. Le franchissement et la transition entre la course et le saut se fait plutôt bien. J’arrive donc à être égal aux plus jeunes que moi. Aussi chez les valides, c’est pareil, je peux sauter avec des valides en étant accompagné avec une personne qui me guide de façon sonore en clapant dans ses mains. Moi, je fais en sorte de rester droit en écoutant ce clappement, mais mon corps le fait automatiquement parce que j’ai toujours sauté et je n’ai pas besoin de compter mes foulées, c’est naturel.

Cet accompagnateur, c’est toujours la même personne ?

J’en ai eu trois différents. Ça peut être un accompagnateur fédéral ou un accompagnateur qui est sur une compétition. On m’attribue un accompagnateur, c’est plutôt bien, je ne suis pas obligé d’arriver avec un guide. Il y a toujours quelqu’un qui est là pour moi.

Ça veut dire qu’il faut faire entièrement confiance à cette personne ?

Oui, il faut une confiance totale. C’est aussi une superbe histoire et une complicité entre les deux. Comme je n’ai pas toujours les mêmes accompagnateurs, il faut que je m’adapte très rapidement à eux et eux aussi doivent s’adapter. Ça demande beaucoup de paramètres. Je ne suis pas de nature désagréable en règle générale, j’accepte quand même beaucoup, j’ai une très grande ouverture d’esprit, ça joue beaucoup aussi.

Comment aménagez-vous votre temps entre la Semitan et votre discipline ?

A la Semitan, je suis chargé de mission à l’accessibilité sur tout le réseau nantais. J’ai une CIP (Convention d’Insertion Professionnelle) qui est traitée par le ministère chargé des Sports et qui me permet d’être détaché de mes obligations professionnelles pour pouvoir m’entraîner, aller en stage et en compétition.

Vous dîtes qu’à votre âge vous privilégiez la qualité de l’entraînement plutôt que la quantité. Qu’est-ce que cela veut dire exactement ?

Cela veut dire que si je fais trop d’entraînements mon corps ne va pas le supporter, étant donné que j’ai moins de récupération. On fait donc en sorte de bien calibrer les séances pour améliorer justement la performance. Passé un certain âge, ce n’est pas évident, il faut surtout faire attention à sa santé. La récupération, c’est quasiment le secret des athlètes.

Avez-vous appris à mieux connaître votre corps au fil du temps ?

Je suis un sensoriel, donc, c’est vrai que je travaille beaucoup sur la perception de mon corps dans l’espace. J’ai des sensations que certaines personnes ne perçoivent pas. Tout ce qui est aptitudes et capacités, ça vient naturellement mais j’y travaille. Ce n’est pas le tout de l’avoir naturellement. Il faut tout le temps le maintenir et le travailler.

Vous êtes confiant pour ces Jeux paralympiques de Tokyo ?

Je pars confiant à 98%. Le facteur chance va jouer aussi parce que les athlètes qui sont avec moi sont de grands athlètes internationaux. Ils se préparent et ça va être un beau combat. Si je peux faire un podium, j’en serai très heureux. Une médaille serait l’aboutissement de tout le travail qu’on a eu auparavant.

(Entretien retranscrit par Mikaël Le Gac)