La Bretagne, nouveau vignoble de France ?

16 avril 2022 à 7h05 par Denis LE BARS

10.000 pieds de vigne ont récemment été plantés dans le Morbihan à Auray, sur un coteau appartenant au lycée agricole de Kerplouz. A l’origine de ce projet, un viticulteur, Aurélien Berthou.

La vigne d'Aurélien Berthou dans le Morbihan
La vigne d'Aurélien Berthou dans le Morbihan
Crédit: Aurélien Berthou

Aurélien Berthou, viticulteur et œnologue est avant tout un passionné. Il a décidé de passer de la théorie à la pratique. Son objectif : vendre ses premières bouteilles de vin blanc en 2025.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre parcours et votre carrière ?

J’ai fait une formation d’ingénieur agronome spécialisé en viticulture-œnologie. Pour cela, évidemment, j’ai dû quitter la Bretagne. Je suis allé, donc, faire mes armes à Montpellier et je suis également œnologue. Ensuite, j’ai eu la chance de travailler en France dans différents domaines viticoles et puis également à l’étranger jusqu’à ce que l’envie me vienne de rentrer en Bretagne pour m’installer comme vigneron.

Vous avez donc planté une vigne à Auray. Combien de pieds de vigne et de quels types de cépages s’agit-il ?

J’ai exactement planté 10.000 pieds de vigne sur deux hectares d’un coteau qui surplombe le port Saint-Goustan. Cette année, j’ai planté deux cépages qui s’appellent Muscaris et Soreli. L’année prochaine, je planterai un demi-hectare de Sauvignac.

Pourquoi à Saint-Goustan précisément ?

En fait, j’ai trouvé cette parcelle un petit peu par hasard. Elle appartient au lycée agricole de Kerplouz LaSalle à Auray qui n’en faisait rien. Jusqu’ici c’était une prairie. Le directeur du lycée, en voyant qu’il y avait des projets viticoles qui se développaient en Bretagne, a voulu aider un jeune vigneron qui cherchait de la terre. On a ainsi monté une sorte de partenariat. Donc, ils me mettent à disposition cette terre en échange d’un bail, évidemment. En même temps, on a aussi monté la première formation viticole bretonne au sein du lycée, dont je suis le référent et coordinateur.

S’agit-il d’une expérimentation ou d’une vraie production comme celle de n’importe quel viticulteur ?

De mon côté, il s’agit d’une vraie production professionnelle avec l’objectif de commercialiser du vin. Normalement, si tout va bien, les premières bouteilles devraient sortir en 2025 puisque la première vendange aura lieu en septembre-octobre 2024.

Vous êtes Finistérien et vous cherchiez des terres dans le Morbihan… Pourquoi le Morbihan plutôt que le Finistère ?

La raison qui m’a poussé à, effectivement, m’exiler et sortir du Finistère pour aller dans le Morbihan, ce n’est pas la qualité des terres puisqu’on à les mêmes dans le Finistère, c’est plutôt le climat. En effet, il y a quand même 1 à 2 degrés de différence entre le Finistère et le Morbihan. Je cherchais aussi le long du littoral pour éviter les gels de Printemps. Ce sont aussi, généralement, des zones qui sont un petit peu moins « pluvieuses ». Donc, mon choix s’est porté sur le littoral morbihannais.

Des vignes en Bretagne, est-ce nouveau ?

Ce n’est pas nouveau. Historiquement, on avait de la vigne en Bretagne, notamment sur la presqu’île de Rhuys qui a connu jusqu’à 2.000 hectares au début du 20e siècle. Donc, c’était quand même un vignoble assez important. Et puis, pour différentes raisons : la guerre, des maladies et la qualité du vin aussi (rires), ça a périclité. On a eu un renouveau de vignobles dans les années 80-90 porté par des associations ou des privés qui n’avaient pas le droit de vendre leur vin. C’est, finalement, depuis 2016, du fait de la libération des droits de plantation, qu’on peut planter de la vigne partout où on veut en France, donc en Bretagne. Depuis, on est à peu près une quinzaine à s’être installés sur les quatre départements bretons.

Ce projet de production viticole est né il y a combien de temps ?

Il a commencé à mûrir en 2019. Le temps de trouver de la terre et de faire toutes les démarches… Plantation en 2022.

Quel est le coût d’un tel projet ?

Il faut savoir qu’un pied de vigne coûte à peu près 1,50 euro à 2 euros selon la qualité des pieds de vigne. Donc, multiplié par 10.000, ça vous donne une idée du coût de la plantation. Ensuite, il faut acheter tout ce qu’on appelle le palissage, les poteaux, les fils pour tenir la vigne… Sans oublier la construction d’un bâtiment. Forcément, on est sur des projets de 300.000 euros minimum tout compris.

Vous êtes un vrai passionné de vin ?

Oui, de part ma formation et mon parcours, j’ai toujours travaillé dans le monde du vin dans des domaines viticoles et j’ai aussi été conseiller viticole à Bordeaux pendant 4 ans. En fait, j’ai décidé de produire mon propre vin il y a quelques années. Parce que, oui, c’est une question de passion. Ce que je trouve fascinant, c’est le lien entre le terroir, donc, le sol, le climat, le lieu et le goût du vin. Etant Breton et, forcément, un petit peu chauvin (rires), j’avais envie de prouver qu’on était capable de faire, j’en suis sûr, du bon vin en Bretagne et je suis curieux de voir le goût que ça aura.

Il faut être passionné pour se lancer dans la production de vin ?

Oui, il faut être passionné parce que c’est un métier qui n’est pas simple. C’est assez physique. La vigne demande beaucoup d’entretien, il faut y passer du temps. Financièrement aussi, ce n’est pas donné. Clairement, je pense qu’il faut en avoir vraiment envie avant de se lancer là-dedans, surtout sur des échelles de plusieurs hectares.

Quelles seront les spécificités de votre vin ?

Je vais produire du vin blanc, un vin effervescent. Il y en aura également sans bulles.

Ce sera en quelque sorte du « Champagne » breton ?

Oui, alors, évidemment, on n’a pas le droit d’appeler ça Champagne, sinon, on va s’attirer des problèmes par nos amis Champenois (rires). L’appellation est vraiment protégée. On parle de vin à bulles, d’effervescent. Ce vin fera partie des premiers vins effervescents breton, tout à fait.

Vous pensez produire combien de bouteilles à terme tous les ans ?

Si tout va bien, en rythme de croisière, j’aimerais produire à peu près 20.000 bouteilles par an.

Est-ce que vous serez épaulé par les élèves du lycée agricole de Kerplouz LaSalle dans votre démarche ?

En fait, ce qu’on a fait, c’est qu’on a planté aussi une vigne pédagogique l’année dernière. Donc, on a planté un peu plus de 600 pieds de vigne sur le lycée, cette parcelle est vraiment le premier support de formation des élèves de BPA Travaux de la Vigne et du Vin. Ensuite, comme n’importe quel vigneron, évidemment, je pourrais les accueillir sur l’exploitation pour qu’ils découvrent un vignoble à taille réelle. Pourquoi pas quelques stages également mais ce n’est pas une priorité. En tout cas, le vignoble n’a pas été monté dans ce sens-là. Il y a vraiment un petit vignoble pédagogique qui est support du lycée et ma vigne que je loue au lycée d’un point de vue professionnel.

C’est important pour vous d’impliquer un petit peu les élèves du lycée ?

J’aime beaucoup la pédagogie, j’aime transmettre et ça m’a toujours plu. C’est vrai que d’allier un projet, à la fois, professionnel et pédagogique, ça m’a tout de suite attiré quand le directeur du lycée me l’a proposé. Je suis également formateur, je donne quelques cours chaque semaine aux élèves de BPA Travaux de la Vigne et du Vin. C’est quelque chose qui me plaît de pouvoir transmettre ce que je sais faire. Pour qu’eux, à leur tour aussi, ils puissent s’installer dans les meilleures conditions possibles.

La Bretagne peut-elle à terme profiter du changement climatique ?

Malheureusement, c’est un peu triste de le dire mais on en profite déjà. Puisqu’il y a trente ans, personne ne se serait posé la question de planter de la vigne en Bretagne. Aujourd’hui, il y a beaucoup d’études climatiques qui sont faites par des instituts de recherche spécialisés en viticulture, l’Université Rennes 2 travaille notamment là-dessus. En fait, ils ont montré que les températures, aujourd’hui, on a à peu près les mêmes que celles de Nantes ou d’Angers il y a une cinquantaine d’années. Donc, on a aujourd’hui les conditions climatiques suffisantes pour pouvoir produire du vin en Bretagne. Pas tous types de vins, évidemment, mais au moins du vin blanc, c’est certain, des vins à bulles encore plus. Si ça continue à augmenter, peut-être que la Bretagne pourra planter des cépages pour faire des rouges type Loire ou Bordeaux, je n’en sais rien, mais j’espère qu’on n’en arrivera pas là parce que ce serait très problématique pour le reste de la France.

Est-ce que la Bretagne peut produire des grands vins et devenir un grand vignoble ?

J’espère qu’un jour on deviendra un vignoble reconnu. Je pense que oui, il n’y a pas de raisons qu’on ne puisse pas le faire. On fait bien de très bons vins à bulles en Angleterre depuis quelques années, ils gagnent de plus en plus de médailles. Ils sont plus au Nord que nous, donc, il n’y a pas de raisons qu’on ne puisse pas en faire. Après, évidemment, ça ne va pas se faire du jour au lendemain. Il va falloir que les vignerons bretons s’approprient leur terroir, commencent à maîtriser leur vignoble, etc. Donc, ça se fera dans quelques années, je pense, mais il n’y a pas de raisons qu’on n’y arrive pas, en tout cas.