Cécile de Oliveira : "l'affect est l'un de mes outils de travail"

8 mars 2021 à 6h15 par Alexandrine DOUET

À l’occasion de la journée internationale des Droits des Femmes, nous avons échangé avec Maître Cécile de Oliveira, avocate au barreau de Nantes, spécialiste du droit pénal ainsi que du droit des enfants et de la famille.

ALOUETTE
Maître Cécile de Oliveira, avocate au barreau de Nantes exerce depuis un peu plus de trente ans.
Crédit: ASKE Avocats Conseils

Dans cet entretien, Cécile de Oliveira confirme avoir constaté une hausse des violences conjugales et maltraitances sur mineurs depuis le début de la crise sanitaire. Par ailleurs, elle revient sur plusieurs affaires médiatiques : l’affaire Troadec dont le procès aura lieu en juin, l’affaire Steve Maia Caniço en cours d’instruction ainsi que l’affaire Laëtitia Perrais.

Un peu plus de trente ans après avoir prêté serment, Cécile de Oliveira est toujours aussi passionnée par son métier.

Tout d’abord un mot sur cette crise sanitaire. Au quotidien, depuis le début de l’épidémie, lors des confinements, avez-vous constaté une hausse des affaires des violences conjugales et de maltraitances sur enfants ?

Comme l’ensemble des professionnels qui travaillent autour du droit des enfants ou du droit des personnes dans les familles, j’ai constaté des situations de tensions importantes avec des séparations de couples, des violences conjugales parfois, directement liées dans le discours au confinement, et du côté des enfants, des situations graves de maltraitances.

Avez-vous des chiffres pour se rendre compte précisément ?

Les statistiques commencent à émerger. Mais on n’a pas encore le recul d’une année donc c’est difficile de donner des chiffres pour l’instant. Et puis il faut probablement faire des analyses plus fines entre ce qui est lié directement au confinement et ce qui est lié au quotidien des gens. Ce qui est sûr c’est que les huis clos sont très différents selon les milieux sociaux, c’est à dire selon l’espace dont disposent les familles. Ce n’est pas la même chose d’être confinés dans une très grande maison où chacun a son espace, où les parents ont un bureau pour télétravailler, et d’être confinés dans un appartement où il y a à peine un ordinateur pour toute la famille et plusieurs enfants dans un petit espace.
J’ai constaté à quel point pour les familles et les couples, le confinement et surtout le premier confinement avaient été un moment très difficile. Ce qui a été difficile c’est l’arrêt de l’école.

On vous voit régulièrement à la télévision et dans les journaux pour des affaires très médiatisées. Je pense notamment à l’affaire Troadec dont le procès aura lieu en juin prochain. Vous défendez les deux sœurs et la mère de Brigitte Troadec tuée avec son mari et ses deux enfants en février 2017 à Orvault. Quelle relation entretenez-vous avec elles ?

On a construit ensemble depuis maintenant 4 années une relation de confiance, très proche, qui reste une relation professionnelle. Ce sont des personnes pour lesquelles j’ai énormément d’estime.

Outre le fait que vous devez les défendre, quel est votre rôle à leurs côtés ? Vous devez les protéger et les rassurer ?

C’est vrai que défendre des personnes dans ce type de procès qui reçoit une médiatisation importante, c’est d’abord respecter exactement ce qu’elles souhaitent en terme de médiatisation. Il faut les protéger parce que la médiatisation est un formidable amplificateur de douleur, j’en suis persuadée. Evidemment je dois faire écran, les défendre et défendre ce dont elles sont persuadées et que je partage comme convictions sur cette terrible histoire.

Dans quel état d’esprit sont-elles à l’approche du procès ?

Il y a beaucoup d’inquiétudes, beaucoup d’angoisses de leur part. Ce procès va en même temps être une étape importante, non pas dans l’arrêt du malheur, non pas dans un soulagement, mais dans une étape judiciaire clairement marquée.

Autre affaire très médiatique, qui a suscité beaucoup d’émotions, l’affaire Laëtitia Perrais, cette jeune serveuse de 18 ans enlevée, violée et assassinée en janvier 2011. Une affaire retracée dans le livre du journaliste Ivan Jablonka « Laëtitia ou la Fin des hommes » qui a inspiré un téléfilm diffusé sur France 2 en septembre dernier.
Vous avez défendu une fois encore une femme, la sœur de Laëtitia, Jessica Perrais.

Elle est venue vers moi probablement parce qu’on lui a indiqué que je traitais habituellement des affaires d’adolescents ou de personnes victimes de violences intrafamiliales. Au-delà de cela, évidemment ce qui touchait Jessica Perrais quand elle est venue vers moi c’était la mort de Laëtitia mais c’est aussi parce qu’elle avait été victime de viols et de maltraitances de la part de Gilles Patron ( ndlr : son père d’accueil )

Est-ce qu’on sort indemne de ce type de procès ?

Pour moi cela ne veut rien dire. Les affaires passent, s’impriment, me font évoluer, me touchent, me font bouger, m’apprennent des choses. Je ne souhaite pas être indemne dans mon métier. Mon métier est un métier interactif entre moi et les affaires que je traite.

Par ailleurs, vous défendez la famille de Steve Maia Caniço, ce jeune animateur périscolaire mort noyé dans la Loire, après une intervention policière lors d'une fête techno sur les bords de Loire à Nantes le 21 juin 2019.

Oui, c’est pour moi une affaire extrêmement importante au regard des responsabilités qui sont selon moi des responsabilités essentiellement  policières. Avec je le souhaite une mise en examen des personnes responsables des charges policières qui ont coûté la vie à Steve Maia Caniço.

Cette affaire est plus qu’un simple fait divers. Il y a derrière un véritable fait de société…

C’est une histoire qui me touche terriblement comme la plupart des nantais et même des français.
Il y a eu de nombreux rassemblements en bord de Loire suite à cette tragédie. C’est forcément un drame de voir un jeune homme se noyer en raison d’une intervention policière menée au mépris de la réglementation. Au-delà, il y a la question que la justice puisse enquêter avec indépendance, ce dont je suis persuadée, sur ces moments où on peut mettre en cause la police.

Vous avez une idée de la date du procès?

Le procès je l’imagine fin 2022, voire début 2023.

Cela fait plus de trente ans que vous exercez ce métier ? C’est d’ailleurs plus qu’un métier, c’est une passion ?

C’est un métier qui interagit beaucoup avec ce que l’on est je crois. Les gens attendent qu’on donne quelque chose de nous. Ils ont raison. Et je reçois beaucoup de choses aussi des personnes que je défends. J’apprends des choses au travers des histoires souvent terribles que je défends. Oui ça a modifié ma vie.

Pourquoi ce métier ?

C’est un métier dans lequel on fait des rencontres humaines extraordinaires, qui nous surprennent tous les jours, dans lequel je n’ai pas connu un jour d’ennui.

Votre domaine, c’est le droit des mineurs, de la famille ? Un domaine qui s'est tout de suite imposé à vous ?

Ça s’est imposé très rapidement. Dès mes premiers mois d’exercice j’ai compris que c’était ça qui me convenait. Les rencontres avec les enfants, les adolescents et les familles. Même chose pour le pénal et les détenus. C’est le monde dans lequel je me suis rapidement sentie dans une sorte de confort professionnel.

Est-ce que c’est plus compliqué d’évoluer dans le milieu de la justice quand on est une femme ?

Pas du tout. C’est un monde dans lequel on compte autant d’avocates que d’avocats. Dans un barreau comme celui de Nantes, il y a d’ailleurs plus de femmes que d’hommes. Ce n’est pas un milieu machiste à Nantes

Pensez-vous que c’est un atout d’être une femme dans cette profession ?

Non. Pour moi, la défense est pour moi, non genrée. Chacun fait avec sa personnalité. Être jeune n’est pas un handicap. Être une femme n’est pas un handicap. C’est à chacun de définir à partir de sa personnalité ses compétences, ses ressources que l’on trouve dans sa propre histoire, dans la personne que l’on est pour les mettre au service des autres et s’oublier soi-même

Est-ce qu’il y a un style « Cécile de Oliveira » ?

J’espère que non ( elle rit ). J’espère ne pas être un style. Je travaille avec ma personnalité bien sûr comme chaque avocat mais je n’imagine pas être un style.

Le journaliste Ivan Jablonka vous décrit comme un mélange d’humanité et de fermeté quand vous vous adressez notamment aux prévenus.

J’ai des traits de caractère évidemment comme chacun d’entre nous. Ivan Jablonka est trop gentil avec moi donc…  Mais en tout cas l’humanité est au cœur de mes préoccupations.

Quelle est votre relation avec les médias ?

J’essaie a priori de respecter les médias parce que je sais à quel point ce pouvoir est important dans une démocratie. Ensuite ce sont des relations individuelles qui se construisent.  Il y a des personnes en qui j’ai une totale confiance. Je connais leur talent, leur loyauté, leur finesse d’analyses des situations que je défends. Il y en a d’autres que je trouve brutales qui ont parfois été grossières avec mes clients.

Comment ne pas mettre une grande part d’affect dans les affaires que vous défendez ?

L’affect est nécessaire dans ce métier, pour comprendre, se rapprocher de la personne que l’on défend, qui est accusée ou qui est de l’autre côté. L’affect est mon outil de travail.

Mais il ne faut pas se laisser submerger…

La question d’être submergée est une question qui peut être difficile pour moi. Mais en tout cas l’affect me paraît essentiel pour effectuer ce travail correctement.

Quelles sont les qualités indispensables pour devenir avocat(e) ? Quels conseils pourriez-vous donner à un jeune homme ou une jeune femme qui souhaite se lancer ?

Peut-être que le premier conseil que je lui donnerais ce serait de pas ne pas écouter les conseils. Ensuite, je lui dirais de travailler beaucoup, d’être toujours à jour dans son travail, d’être toujours honnête et ne jamais parler de soi.

Cette profession est chronophage et peut rapidement déborder sur la vie privée. En particulier quand on est une femme et qu'il faut bien souvent faire plusieurs journées en une.

Je pense que c’est compliqué pour les jeunes parents, quand on fait ce métier. Ça peut être déchirant parfois.

Il y a des sacrifices à faire ?

Oui c’est évident parce que c’est un métier extrêmement chronophage. Et je pense que s’occuper de ses enfants, c’est d’abord leur donner du temps.