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Mathieu Haas : "Je fais des dessins pour soutenir les gens"

04 avril 2020 à 07h00 Par Arnaud Laurenti
Crédit photo : Mathieu Haas

Ce n'est pas une célébrité. Pourtant, Mathieu Haas a beaucoup fait parler ces derniers jours à Nantes. Il est le dessinateur qui se cache derrière les superbes illustrations qui rendent hommage aux métiers en première ligne contre le Covid-19. Le story-boarder ne s'attendait pas à un tel engouement. Aujourd'hui, ses dessins vont permettre de financer des associations.

Mathieu Haas dessine pour la pub ou le cinéma depuis une quinzaine d'années. L'épidémie de coronavirus et la mise en place du confinement ont stoppé net son activité. Pour s'occuper, et manifester son soutien aux soignants à sa façon, le Nantais a réalisé une première illustration reprenant les codes visuels de Nantes et des personnels soignants. Une image qui a beaucoup ému, jusque dans les murs du CHU. Voici le portrait de confiné de Mathieu Haas, l'auteur de la série d'illustrations "Tenez-bon".

Comment occupez-vous vos journées ?

Je fais des dessins pour soutenir les gens (rires). Cette série de cinq illustrations, ça m'a pris pas mal de temps. Du temps de réflexion, beaucoup - et certains dessins m'ont pris plus de temps que d'autres. Ça a été une grosse partie de mes occupations ces derniers jours. D'autre part, une dame m'a sollicité pour monter une campagne Ulule, afin de mettre en place des pré-commandes pour des tirages d'affiches de mes dessins. Les profits iront à des associations locales, principalement nantaises. Ça aussi ça m'a pris pas mal de temps. J'ai été beaucoup sollicité pour savoir si la forme était bonne, j'ai dû donner mon accord sur pas mal de choses, dont ça m'a pris beaucoup de temps. Ce sera plus tranquille quand ce sera sorti !

NDLR : la campagne Ulule a été lancée vendredi. Vous pouvez acheter les illustrations de Mathieu Haas ici.

Vous avez lancé la série le 20 mars. Vous aviez déjà une réflexion sur une série de dessins ?

En fait, je partais sur une seule illustration. Et j'ai eu tellement de réactions, plutôt belles dans leur ensemble, mais également de détresse de beaucoup de corps de métiers. Pas mal de gens m'ont dit : "C'est vrai qu'on met beaucoup en avant les soignants et c'est une bonne chose, mais il y a d'autres gens dont on parle moins, qui sont tout aussi présents au front durant cette crise". On m'a demandé si je pouvais parler d'eux, alors j'ai fait une petite sélection des métiers qui me paressaient les plus en détresse et les plus dans l'urgence. Cette série, ça fait vraiment suite à des demandes.

Les professions que vous avez mises en avant vous ont remercié ?

Oui, bien sûr, j'ai eu des remerciements. Et les gens dont je n'ai pas pu parler ont fini par comprendre. Dans le message qui accompagne ma dernière illustration, je dis : "Pour que le message reste fort, il se doit d'avoir une fin". Donc j'ai fait un choix de cinq illustrations, j'ai préparé les gens qui m'en demandaient, les routiers et tous les autres, que je ne pourrai pas répondre à tout. Et au final, ces gens ont compris et m'ont remercié quand même pour tout ce qui a été fait pour les autres.

Vous avez été un peu emporté par l'ampleur qu'ont pris vos dessins. Dessiner, à la base, c'était votre façon à vous de vous mobiliser ?

Les dessins au départ avaient cette vocation-là mais je vous avoue que j'ai été complètement dépassé par l'ampleur qu'a pris notamment le premier visuel. J'en suis heureux mais je ne m'attendais pas du tout à ça. Le fait qu'on me sollicite pour faire une campagne Ulule et, qu'en définitive, tous ces dessins servent en termes de ressources financières à des associations ciblées et concernées par les corps de métier que j'ai évoqués, c'est une double concrétisation. C'est très positif, j'en suis ravi.

Pour ces illustrations, vous avez utilisé des codes assez spécifiques à chaque corps de métier et qui évoquent Nantes. Quelles ont été vos inspirations ?

Toute la difficulé dans le premier visuel, ça a été de ne pas tomber dans le pathos, de trouver une tendresse, de parler de soutien, de force. Et le plus gros symbole de Nantes, celui qui évoque tout ça et qui en plus est esthétiquement incroyable, c'est l'Éléphant. Pour moi, c'était une évidence. Le premier dessin s'est fait assez naturellement finalement.


Pour les autres, ça m'a demandé pas mal de réflexion. Il fallait être pertinent à chaque fois - j'espère l'avoir été.

Pour les pompiers, ça m'a paru évident de mettre en avant l'Arbre au Héron. Ce côté ange-gardien du pompier, pouvoir se servir des ailes du héron pour les donner aussi aux pompiers.

Pour les ambulanciers, je voulais évoquer le fait qu'ils sont un peu oubliés, eux qui travaillent à toute heure du jour ou de la nuit. Je voulais évoquer leur girophare donc c'est pour ça que je me suis servi de ce poisson-lanterne qui fait partie du Carrousel des Mondes Marins. Je me sers de cette petite lanterne pour évoquer les girophares du SAMU, et cette petite lueur d'espoir.

Pour ce qui est de tout l'alimentaire, je suis assez fan de Mucha et je sais qu'il a fait notamment un dessin pour les boîtes de biscuits LU. Je me suis clairement inspiré de ce dessin-là -notamment les volutes et les arcades, j'ai repris celles de l'original - et j'ai élargi aux biscuits qu'on voit en bas à droite à tout le secteur alimentaire. Ça me paressait logique de partir de cette biscuiterie locale pour parler de tout un secteur.

Pour le dernier dessin, toute la difficulté pour les travailleurs sociaux c'est qu'il n'y pas un code visuel établi, ils n'ont pas d'uniforme. J'ai préféré partir sur un geste tendre, vraiment axé sur les mains, et tout ça entouré par la cigogne du Nid. Le cou a permis de faire un ruban autour de ces mains.

D'autres illustrateurs vous ont rejoint, à Rennes, Marseille... Vous avez l'impression d'avoir lancé quelque chose ?

Pour les dessins d'autres illustrateurs que vous voyez sur ma page Facebook, ce sont des gens que je connais. J'ai été agent de story-boarder et ce sont des gens qui travaillaient dans cette agence. Sans trop de prétention, ils font partie des meilleurs story-boarder français. J'ai créé un petit groupe Whatsapp qui s'appelle "crayonavirus" et je leur ai demandé : "Les gars, est-ce que vous me suivez là-dessus ? Parce qu'il y a une telle demande que je ne pourrai pas répondre tout seul". Et du coup, ben la plupart m'ont suivi.

Comment vous percevez la suite du confinement ? Ce sera un épisode marquant selon vous ?

Clairement, c'est un traumatisme pour tout le monde au sens large : la moitié du monde est confiné. Je pense qu'on en sortira tous touchés, tous changés - je le souhaite. Il y a de belles choses à faire à partir de ça. J'espère que les gens n'auront pas trop la mémoire courte. À titre personnel, jusque-là j'ai été très occupé par tout ça. Je vais l'être sans doute moins, parce que mon activité est à l'arrêt. Maintenant, je vais chercher à aider des gens physiquement. C'est comme ça que je vais traverser ce confinement, en essayant de continuer à aider.

Vous envisagez de vous inscrire sur la plateforme #jeveuxaider ?

C'est fait. Et j'ai aussi envoyé ma candidature sur la même initiative mais spécifiquement nantaise. Je suis présent sur les deux plateformes. Donc à voir, je n'ai pas eu d'appel pour l'instant.

Un dernier mot sur votre première illustration, qui s'est retrouvée affichée dans les locaux du CHU de Nantes. Ça vous a fait quel effet ?

Ça m'a énormément touché. En fait, un infirmier du CHU m'a appelé et m'a dit que ça ferait du bien au personnel soignant de voir physiquement que les gens sont derrière eux. J'ai répondu "oui très, qu'est-ce que je peux faire !" et il m'a dit qu'ils aimeraient trouver un moyen d'imprimer partout ce visuel dans l'hôpital. Je crois qu'ils ont fait une trentaine de tirages, ils se sont débrouillés avec leur service reprographie en interne. Moi j'ai envoyé le fichier en bonne qualité. Je trouve que l'idée est magnifique et les retours que j'ai eus sont géniaux. J'ai reçu plein de photos du personnel soignant avec cette affiche. Il y a même une affiche de 2 mètres par 1 mètre 50 qui a été imprimée à l'initiative d'une dame que je ne connaissais pas mais qui avait les moyens de créer cette bâche. J'ai été très touché, très ému. Le message est passé.